Dominos

On le pensait invincible. Indéboulonnable. Indétrônable. Inoxydable. L’incarnation d’une certaine virilité toute italienne. Avec son sourire de carnassier et son teint perpétuellement bronzé, son goût pour des pirouettes plus ou moins inspirées et son penchant pour des jeunes nymphettes dévergondées, on avait fini par penser que son règne ne se terminerait que lorsqu’il rencontrerait la mort sur son chemin.

Les députés visiblement en ont décidé autrement. En refusant de lui accorder sa confiance, ils ont précipité sa chute et l’ont contraint à la démission. Comme s’il ne collait plus à son époque. Comme si soudain, l’Italie prenait conscience qu’une page se tournait, et que Berlusconi, avec son train de vie de milliardaire et son attitude extravagante, n’était plus en adéquation avec la réalité du pays.

Comme si désormais il représentait une erreur de casting.

La crise est passée par là. L’Italie, après la Grèce, croule sous une dette publique faramineuse qui ronge son économie et l’oblige à adopter des plans de rigueur colossaux, laissant peu de place à la fantaisie ou à l’insouciance. Contraint par le FMI de se serrer la ceinture, les italiens n’ont plus vraiment le cœur à rire aux frasques de leur « cavaliere ».

Par temps de gros vent et de tempête, les bouffons de la république n’ont plus la cote.

Berlusconi aura donné de l’Italie une bien étrange image, celle d’une république sulfureuse, avec des médias mis sous tutelle, une justice bâillonnée, des magistrats au pas, une corruption galopante, une démocratie aux mœurs légères, complètement déconnectée des soubresauts qui parcourent le monde.

Et pourtant, ce Berlusconi tant vilipendé à l’étranger, tant montré du doigt par les élites que sa vulgarité exaspérait, à leur manière, les italiens l’ont aimé. Sûrement se reconnaissaient-ils, en partie, dans cet homme qui s’affranchissait de tous les codes de bonne conduite et menait sa vie comme bon il entendait. Profitant à satiété des plaisirs de la vie, il respirait le contentement de soi, l’amour de soi poussé à son paroxysme en incarnant une forme bien particulière de Dolce Vita. Pas vraiment celle de Fellini ou de Mastroianni mais plutôt celle d’un homme décomplexé, bien décidé à jouir des plaisirs de l’existence et des avantages du pouvoir sans jamais s’en lasser, donnant à son peuple des jeux télévisés…et jusqu’à hier du pain.

Le pain venant à manquer, il a été remercié.

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Laurent Sagalovitsch

Fils de père anversois, Laurent Sagalovitsch était belge jusqu'a l'age de 18 ans. Maintenant il vit à Vancouver. Il collabore à Liberation, Slate, Les Inrockuptibles, entre autres. Il aime le foot et pas mal d'autres choses. Son dernier roman paru: «La métaphysique du hors-jeu», aux éditions Actes Sud.

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