Europe: Sauve qui peut

L’Europe devait être notre nouvelle frontière, notre conquête de l’Ouest, notre ultime utopie, notre raison d’espérer d’accéder à un monde meilleur, plus ouvert, plus fraternel où, débarrassés des fardeaux des nationalismes, nous nous serions affranchis de nos pensées étriquées pour embrasser une cause commune. Si l’Europe a pu faire rêver, désormais elle terrorise et cauchemarde à tout-va. Chacun joue dans son pré carré, chaque gouvernement ne pense qu’à sa propre réélection, les peuples se replient sur eux-mêmes, les grands élans d’un destin commun se fracassent sur les digues des économies en faillite.

La crise aidant, la méfiance est de retour, les nations se surveillent, se toisent, se jaugent, plus personne n’a confiance en son voisin, on se livre à des calculs mesquins, on compte ses sous comme des rentiers égoïstes, on ne pense plus qu’à sa petite personne.

Ainsi va l’Europe. Fébrile et frileuse, incapable de dessiner un projet commun, empêtrée dans ses contradictions, elle n’est devenue qu’une caisse enregistreuse, noyée sous des tonnes de règlements édictés par des technocrates guindés, à l’esprit borné, qui manient la langue de bois comme d’autres pratiquent le tir au pigeon.

L’Allemagne, terrorisée à l’idée de renouer avec les vestiges de son sombre passé, freine des quatre fers et rechigne à payer pour les manquements commis par des pays peu regardants sur les montants de leur dette, la France essaye d’amadouer ses cousins germains en réclamant un peu plus de souplesse, les autres pays vacillent, les gouvernements rejouent la valse à mille temps, et chacun désespère dans son coin en rejetant la cause de ses malheurs sur l’autre.

"Putain, putain c’est vachement bien, nous sommes quand même tous des européens" chantait le chanteur belge Arno au début des années 80. Pas sûr qu’aujourd’hui, les peuples au bord de la crise de nerfs soient prêts à reprendre en chœur ce refrain qui nous semble appartenir désormais à une époque bien révolue.

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Laurent Sagalovitsch

Fils de père anversois, Laurent Sagalovitsch était belge jusqu'a l'age de 18 ans. Maintenant il vit à Vancouver. Il collabore à Liberation, Slate, Les Inrockuptibles, entre autres. Il aime le foot et pas mal d'autres choses. Son dernier roman paru: «La métaphysique du hors-jeu», aux éditions Actes Sud.

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