Intolérable

Les individus qui s'en sont pris aux locaux de Charlie Hebdo n'ont pas rendu un grand service à la cause qu'ils prétendaient défendre. En mettant le feu à un organe de presse au seul motif que ce dernier représentait, en une de son journal, une caricature, somme toute assez bonhomme, de Mahomet, n'a fait que répandre la confusion chez des gens qui ont déjà grand mal à dissocier l'islam de la connotation sulfureuse qu'elle véhicule souvent malgré elle : terreau du terrorisme, terre d'intégrisme, religion violente et barbare.

Il est parfaitement compréhensible que la representation de Mahomet, sous des traits humoristiques ou prétendus tels, puisse heurter la foi de personnes croyantes, sincèrement croyantes, qui s'offusquent de voir ainsi dépeinte la figure incarnée de leur religion. Quand bien même cette vue de l'esprit ne serait pas la nôtre, il est de notre devoir de démocrate, non seulement de la tolérer, mais aussi de l'admettre et de tout entreprendre pour que chacun, quelques soient ses croyances, quelques fussent ses préceptes religieux, puisse vivre sa foi dans la tranquillité la plus absolue.

Mais là n'est pas la question.

A partir du moment où des individus choisissent de vivre dans un pays où leur religion n'est pas une religion d'état, ils se doivent aussi d'accepter les principes de base du vivre ensemble. La liberté d'expression constitue l'un des piliers de nos démocraties laïques, si ce n'est LE principe de base. Un principe qui veut que chacun soit libre d'exprimer ses pensées tant que ces dernières n'exaltent ni la haine de l'autre, ni stigmatisent d'une manière dégradante une partie de la population. Et que lorsque certaines personnes franchissent la ligne rouge en tenant des propos outranciers, il revient au pouvoir judiciaire de dire, en premier lieu, si oui, cette ligne a été franchie, et le cas échant, de prendre des mesures coercitives pour empêcher la propagation d'idées contraires à l'esprit de concorde, socle de notre idéal de vie dans une société apaisée et respectueuse des droits de chacun.

C'est là le rôle de la justice.

Ce n'est certainement pas celui de hors-la-loi qui s'érigent en justiciers de leur propre cause, et s'en prennent physiquement à des personnes ou à des symboles qui les représentent, dont le seul tort est de ne pas penser comme eux. Il n'y a pas de compromis à accepter. Si certains citoyens trouvent insupportable et invivable de vivre dans un pays où la liberté d'expression permet de se moquer d'icônes religieuses, que ces moqueries soient ou non de bon goût, ils sont libres de s'en aller vivre leur foi dans des contrées où l'on réprimande sévèrement ce genre de comportement.

Généralement, ce genre de régime se trouve être des dictatures, et l'on sait d'expérience, que celles qui agissent au nom de Dieu, sont souvent les plus féroces d'entre elles.

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Laurent Sagalovitsch

Fils de père anversois, Laurent Sagalovitsch était belge jusqu'a l'age de 18 ans. Maintenant il vit à Vancouver. Il collabore à Liberation, Slate, Les Inrockuptibles, entre autres. Il aime le foot et pas mal d'autres choses. Son dernier roman paru: «La métaphysique du hors-jeu», aux éditions Actes Sud.

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