La Dictature n'est plus ce qu'elle était

Les dictatures finissent mal en général. Une fois que les peuples, las d'être martyrisés et humiliés, se prennent en main, et décident d'en finir une bonne fois pour toutes avec le tyran qui disposait de leur vie comme bon lui semblait, la chute du dictateur devient inéluctable et ses jours sont comptés. On ne peut rien contre la volonté d'un peuple qui s'affranchit de ses peurs et prend son destin en main. La force d'un peuple qui se révolte, qui avance, qui manifeste, est sans limites.

C'est un seuil psychologique qu'il lui faut dépasser. A partir du moment où il réalise que continuer à vivre sous le joug d'une dictature sanguinaire, qui se moque du sort de sa population, ne peut que le conduire à vivre une existence au rabais, une vie qui ressemble de plus en plus à une petite mort, où l'on craint à chaque minute de se voir arrêter, déporter, fusiller pour des raisons qu'on ne comprend même pas ; une fois qu'il réalise qu'il n'a plus rien à perdre, à cette minute où il réalise que continuer à vivre ainsi équivaut à s'enterrer de son vivant, à cette minute précise, la vie du dictateur ne tient plus à un fil.

Kadhafi en a fait l'amère expérience. Hier encore intouchable, c'est en souverain plein de morgue qu'il dirigeait son pays, emprisonnant à tour de bras ceux qui ne pensaient pas comme lui, s'emparant sans vergogne des richesses de son pays pour les redistribuer à ses proches. Hier encore, on pensait Kadhafi indétrônable. Indéboulonnable. On se disait oui la Tunisie c'est normal, le peuple est éduqué, il y a toujours eu une aspiration à la liberté dans la société tunisienne, la femme est émancipée, il est dans l'ordre des choses qu'un jour le régime tombe. Même chose pour l'Egypte. Mais la Lybie, non. On supposait le régime solide, l'armée solidaire, le peuple résigné. On voyait Kadhafi comme un maître dictateur, assez rusé pour flatter l'un pour mieux désarmer l'autre, assez malin pour user de la corruption comme d'une arme redoutable, acheter ici, grâce à l'argent du pétrole, le silence d'une fratrie, là, l'adhésion d'une tribu.

Et puis, en l'espace de quelques jours, de quelques mois, le régime s'est effondré comme un vulgaire château de cartes. Réduit à néant. Avec un dictateur condamné à se cacher comme un vulgaire malfrat de seconde zone. Trop orgueilleux pour accepter un exil qui aurait sonné comme le désaveu final de toute une vie, Kadhafi est mort de la même manière qu'il a traité son peuple. Comme un chien.

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Laurent Sagalovitsch

Fils de père anversois, Laurent Sagalovitsch était belge jusqu'a l'age de 18 ans. Maintenant il vit à Vancouver. Il collabore à Liberation, Slate, Les Inrockuptibles, entre autres. Il aime le foot et pas mal d'autres choses. Son dernier roman paru: «La métaphysique du hors-jeu», aux éditions Actes Sud.

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