L'heure de vérité pour l'Europe?

La grande roue de l'Histoire tourne à une vitesse folle et nous laisse chaque jour un peu plus ahuris et pantois devant le cours qu'elle emprunte. Hier encore, après le succès apparent du sommet européen de la semaine dernière, concernant le règlement de la dette grecque, la confiance était de mise, les sourires de circonstance, le pire se trouvait derrière nous, l'Europe relevait la tête et montrait ses muscles, la perspective d'une récession durable s'éloignait.

Patatras, il a fallu que le premier ministre grec annonce en catimini lundi soir la tenue d'un référendum pour que tout ce bel équilibre s'affaisse d'un seul coup, comme un vulgaire château de sable, réduisant à néant les efforts entrepris par les dirigeants européens pour sortir l'Europe de l'ornière dans laquelle elle s'embourbe depuis de trop longues années.

Dans la foulée, complètement pris au dépourvus, au point de se demander à quoi peuvent bien servir les conseillers censés éclairer les puissants de ce monde, les chefs d'état ont eu du mal à s'endormir et se sont réveillés avec une méchante gueule de bois ; les bourses ont paniqué, les cours ont dévissé et les agences de notations, comme des pères fouettards implaccables, ont sorti le bâton, menaçant les gouvernements et les peuples de terribles représailles.

Pourtant quoi de plus normal qu'un chef de gouvernement qui s'apprête à engager son pays et ses concitoyens sur un chemin difficile et ardu, se tourne vers son peuple et lui demande, les yeux dans les yeux, s'il consent à le suivre dans cette voie, s'il se sent prêt à accepter des sacrifices draconiens qui se traduiront forcément par une chute du niveau de vie, par des renoncements drastiques, par des coupes sombres dans tous les domaines touchant l'économie et la vie quotidienne ?

La Grèce n'est pas le berceau de notre civilisation par hasard. C'est sur son sol qu'est né le concept de démocratie qui veut que le gouvernement qui régit les affaires de l'état soit le gouvernement du peuple, élu par le peuple, pour le peuple.

Le peuple.

A force de vivre dans des forteresses dorées, à force de penser le peuple comme une entité docile et résignée, nos dirigeants sont en train d'oublier qu'avant d'être une formidable machine bureaucratique, l'Europe est avant tout constituée d'hommes et de femmes, d'êtres de chair et de sang qui pensent, ressentent et réfléchissent. Et éventuellement montrent des dents quand on les montre du doigt et qu'on les menace. Ce ne sont pas des bestiaux qu'on mène à l'abattoir sans broncher.

Plus que jamais, on attend et on exige de nos dirigeants un effort de pédagogie. Qu'ils cessent de penser et d'être obsédés par leur réélection prochaine et qu'ils viennent nous dire de quoi il en retourne. Qu'ils dressent des perspectives. Qu'ils nous parlent sans nous ménager et qu'ils arrêtent de nous prendre pour des enfants capricieux.

Surtout qu'ils se montrent à la hauteur de l'enjeu.

Plus que jamais, la période exige d'avoir, à la tête de l'Europe, des dirigeants capables de s'adresser au cœur des hommes. Des grands hommes diront certains. Et plus que jamais nous avons l'impression que ces hommes-là ont comme déserté le champ des responsabilités publiques.

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Laurent Sagalovitsch

Fils de père anversois, Laurent Sagalovitsch était belge jusqu'a l'age de 18 ans. Maintenant il vit à Vancouver. Il collabore à Liberation, Slate, Les Inrockuptibles, entre autres. Il aime le foot et pas mal d'autres choses. Son dernier roman paru: «La métaphysique du hors-jeu», aux éditions Actes Sud.

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21/05/2012 15:32