Malaise

A regarder les photos de la mise à mort du dictateur déchu, un étrange sentiment s'empare de nous. Alors qu'on aurait toutes les raisons du monde de se réjouir de la disparition d'un des despotes les plus sanguinaires de la planète qui, hier encore, jouait à la roulette russe avec son peuple, voilà qu'on en arrive à ressentir de la compassion pour lui.

Certes, nous ne sommes pas naïfs, nous savons pertinemment que durant toutes ces décennies où Kadhafi a disposé de son peuple selon son bon vouloir, il ne s'est pas privé pour faire subir à ses ennemis des sévices encore bien pires, que la torture était la règle dans les geôles libyennes, et qu'il n'a pas hésité à sacrifier la vie de milliers d'innocents lors d'attentats sanglants.

N'empêche. Un homme, quel qu’il soit, fut-il la plus abominable des vermines, reste un homme. Un être de chair et de sang. Qui, lorsqu'il se retrouve confronté à sa propre mort, déclenche en nous, et parfois même malgré nous, comme une vague de pitié et d'empathie. On ne peut pas rester insensible au spectacle d'un homme, hagard, déboussolé, peinturluré de sang, qui implore la clémence de ses assaillants. A cet instant précis, le tyran redevient un homme parmi tant d'autres. Un enfant terrorisé confronté à l'irrémédiable qui s'annonce.

Evidemment, il est toujours facile de s'offusquer de la sorte, dans le confort douillet de son salon, et de pester contre l'attitude de ces soldats de la liberté, qu'on eût aimé être un peu plus sur la retenue, au moment de l'arrestation du tyran. Et sûrement ne sommes-nous pas en mesure de calculer le niveau exact de haine, de frustration et de rage engrangé si longtemps par ces soldats de fortune. On ne peut pas soupçonner dans quel état d'égarement mental, d'épuisement psychologique, de surexcitation fébrile, ces combattants de l'ombre se sont trouvés au moment de la confrontation fatidique avec leur ancien bourreau.

Certes.

Cependant, malgré tout, on ne peut s'empêcher de penser que tout homme, quelques fussent ses forfaits et ses crimes, a le droit à un procès équitable. Que tout homme, quelque soit son degré d'ignominie, de cruauté, de perversité, ne peut être traité comme le dernier des chiens et être jeté ainsi à la vindicte populaire.

Parce que la barbarie ne peut pas répondre à la barbarie.

C'eût été rendre un grand service à la Lybie que d'arrêter en bonne et due forme Mouammar Kadhafi, de le juger et de le condamner. C'est ce que l'on attend d'un pays qui tend vers la démocratie. Faute de quoi, on risque de rentrer dans un cycle de violence infernale, qui débouchera, sur une guerre civile, prélude, à son tour, à une nouvelle forme de barbarisme.

  • Powered by:Express.be
Laurent Sagalovitsch

Fils de père anversois, Laurent Sagalovitsch était belge jusqu'a l'age de 18 ans. Maintenant il vit à Vancouver. Il collabore à Liberation, Slate, Les Inrockuptibles, entre autres. Il aime le foot et pas mal d'autres choses. Son dernier roman paru: «La métaphysique du hors-jeu», aux éditions Actes Sud.

Share
PALMARES BEL20
Umicore (UMI) 2.37 %
Nyrstar (NYR) 2.02 %
Befimmo Sicafi (BEFB) 1.40 %
KBC Groep (KBC) 1.22 %
Solvay (SOLB) 1.11 %
Colruyt (COLR) -0.13 %
21/05/2012 15:37