"Je suis la femme que tu cherches"

"Je suis la femme que tu cherches."

J'ôte mes lunettes, me penche vers l'écran de mon ordinateur et relis 'Je suis la femme que tu cherches' . C'est bel et bien l'intitulé d'un mail qui m'est adressé par claudia@pandora.be. J'en reste bouche bée: qui peut bien être  cette claudia@pandora.be?

Voilà bien le genre d'événement qui me transporte dans les rêves, d'autant que  l'après-midi se traîne en longueur et que je suis loin d'être submergé par le travail.  Serait-ce la femme que j'ai toujours espéré rencontrer un jour? Attention, je suis heureux avec ma Monique, même si elle a tendance à être dépensière. Mais incarnera-t-elle ma Béatrice mythique, mon Ophélie suprême, celle qui pourra apaiser mes peines et sur qui je pourrai enfin me reposer? A moins qu'il ne s'agisse d'une Claudia Schiffer aux jambes démesurées et bronzées qui déchirerait un juteux contrat publicitaire pour se jeter dans mes bras , m'appartenir enfin corps et âme et rester toute sa vie à mes côtés? Ce 'tu' paraît si familier, si proche, comme si cette femme me connaissait  depuis des années. Et puis, il y a cette adresse e-mail: pandora. Cela promet! Si elle ouvre sa boîte, on devrait tout savoir. Mais restons prudent. Peut-elle s'agit-il d'une agence d'hôtesses, d'une sorte de cyber-maison close qui tente de séduire de nouveaux clients? Je commence à transpirer. La sueur ruisselle sur mon front. D'une main tremblante, je saisis la souris de mon ordinateur et clique sur ce message surprenant. La fenêtre du message s'ouvre, et voici ce que Claudia m'écrit:

"Cher Monsieur Delagrange,

Je suis une de vos plus ferventes admiratrices. Voici un an déjà que je dévore votre rubrique dans Data News et, chaque fois, je me fais la même réflexion: Claudia, cela doit être fabuleux de travailler pour ce Monsieur Delagrange. J'ai enfin décidé aujourd'hui de plonger pour poser ma candidature. Et plus j'y pense, plus je suis convaincue d'être la femme que vous cherchez. J'ai dix ans d'expérience dans l' 'executive search'. Au début, j'ai réalisé  un peu de 'campus recruitment' pour une petite société aujourd'hui disparue, avant de devenir chercheuse et téléprospectrice pour Claude Vandenberge & Partners. Et depuis 4 ans, je suis 'senior consultant' chez Ruyslinck & Zwagerman, installé avenue Louise.

Ce qui m'attire tant chez vous, Monsieur Delagrange, c'est votre sensibilité. Une qualité humaine devenue très rare dans notre secteur. Mon collègue chez Ruyslinck & Zwagerman considère les candidats comme une vulgaire marchandise, il se croit au marché aux bestiaux. Cela me heurte profondément. Je possède une liste de clients, une base de données et un réseau qui vous surprendra. Je ferai progresser votre chiffre d'affaires de 300.000 euros. Mais ceci importe peu, Monsieur Delagrange. C'est  l'éthique et le sens social qui compte. Et à ce niveau, nous sommes sur la même longueur d'ondes.

Votre Claudia de Crayencour.

Pouvez-vous me joindre sur mon portable au 0475/574027."

Diable. Il fallait que cela tombe sur moi. Je relis ce courrier, haletant. J'essuie les gouttes de sueur qui perlent sur mon front. Jésus, Marie, Joseph! Je rêve! Je relis, très lentement, pour ne rater aucun mot, pour saisir chaque nuance. Oui, il s'agit bien de  la femme que j'attends. Je ne savais pas que je la cherchais, mais je suis comblé de l'avoir trouvée. Claudia de Crayencour. Quel nom! Quelle femme!

Je suis dans tous mes états. Je saisis mon téléphone, compose le numéro et attend le cœur battant que la tonalité se déclenche.

Une voix rauque me répond: "Claudia, j'écoute!"

Les battements de mon cœur s'accélèrent. J'avale ma salive.

"PC, c'est toi, vieux?" Une joie à peine déguisée se dégage de cette voix d'homme familière. C'est Louis Lemaitre, bon sang.

"Je vous ai bien eu, n'est-ce pas?"

Je cherche à retrouver ma respiration, incapable de former le moindre son.

"Je n'en dirai rien à Monique, promis." Il éclate de rire.

"Tu ne me la fera pas deux fois, Louis." J'ai enfin retrouvé ma voix.

"Le beau rêve s'est brisé, n'est-ce pas? Et il a été de courte durée."

Je raccroche, je relis à nouveau, désespéré, cette adresse claudia@pandora.be et je clique sur 'Effacer'. Les meilleurs choses ont une fin. Une fin qui se prénomme Louis.

Secrets d’un chasseur de têtes'
Jan Flamend
200 pages, € 16,50

Editions 'De Cavalerie'

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