 Le regard
de Louis Du Paturon est le plus défait qu'on m'ait lancé depuis des années. Un
regard de chien battu. Il semble bien que je sois à nouveau le souffre-douleur
de service. Une sorte de thérapeute instantané. Ou un confesseur. Jadis, les
gens confiaient leurs problèmes à leur curé . Puis, Ils se sont épanchés sur le
divan de leur psy. Aujourd'hui, ils utilisent l'entretien de candidature auprès
d'un chasseur de têtes pour vider leur sac. Peut-être suis-je responsable de
cette situation, en me prêtant à mon
insu à ce jeu , à cette prise d'otage émotionnelle. Monique ne cesse de me
répéter que j'ai le coeur sur la main et me traite d'apôtre du bonheur général.
J'avais
contacté Louis Du Paturon pour la fonction de directeur des ressources humaines
chez un de mes plus gros clients. Voici les données dont je disposais :
Directeur RH chez Deleu Plastics, 45 ans, profil humain et dynamique,
parfaitement au fait de la législation sociale. Maturité, intégrité morale et
stabilité émotionnelle sont indispensables à l'exercice d' une telle fonction.
Mais, devant moi, je découvre une épave qui hurle tout le désespoir du monde.
"Tout
le monde vient pleurer sur mon épaule. C'est mon tour, aujourd'hui. Je ne suis
qu'un homme après tout. J'ai aussi des sentiments." Cela commençait très
fort...
"Je ne
crois pas être la personne la plus
habilitée pour écouter vos états d'âme, lui rétorquais-je. Vous comprendrez que
je ne peux pas me mêler de ces problèmes humains. A moins de fermer
boutique."
J'ai
l'impression qu'il n'a pas capté tout mon message. Il s'était visiblement juré
de dire tout ce qu'il avait sur le coeur."
"Tout
le monde profite de moi, Monsieur Delagrange." Il enfonçait le clou.
"Permettez-moi
de vous poser une question, Monsieur Du Paturon. Êtes-vous intéressé par la
fonction de directeur RH chez Kopland Consultants?" Je marche sur des
oeufs...
"Pour m'y faire presser aussi comme un citron sans
doute?" Cela se gâte, une telle
attitude ne mène qu'à des impasses.
"Pourquoi
avez-vous accepté de vous présenter aujourd'hui?" N'y allons pas par
quatre chemins.
"C'est
vrai, qu'est-ce que je fais donc ici?" Il lève les yeux au ciel, le regard
tordu par une misère suprême.
"Est-ce
que tout va bien, Monsieur Du Paturon?" Ah, si je pouvais l'envoyer chez
un médecin.
"Je
suis beaucoup trop bon pour ce monde, Monsieur Delagrange". A qui le
dis-tu! Je me fais exactement la même réflexion une vingtaine de fois par jour.
"Il en
va de même pour chacun d'entre nous, Monsieur Du Paturon." Ne monte pas
sur tes grands chevaux, Louis, tu n'as pas le monopole de la bonté ou de la
misère dans ce monde.
"C'est
un monde sans pitié. Le règne du chacun pour soi. Plus personne ne pense aux
autres. Je dois toujours être disponible pour tout le monde mais pas un ne
bouge le petit doigt pour moi. J'ai l'impression, chaque soir, d'avoir été
complètement vidé de ma substance. Vous entendriez parfois ce que je dois
écouter, les gens ne sont pas vite gênés. Parfois, j'en perds le nord, je n'y
comprends plus rien." En thérapeute amateur, je diagnostique ces
élucubrations comme étant le reflet d'un «complexe de supérieur/victime».
Ce
phénomène se rencontre fréquemment dans le secteur de la prestation de service.
En fait, ils se sentent bien en écoutant les problèmes des autres et en
retirent une certaine supériorité. Cette situation leur procure encore plus de
satisfaction quand ils peuvent se plaindre du fait qu'on fait totalement
abstraction de leur personne. Ajoutez-y enfin
une certaine forme d'autisme et vous obtenez le cas Louis Du Paturon. Je
vais sérieusement et rapidement me charger de ce spécimen.
"Les
directeurs du personnel sont des personnes exceptionnelles, Louis". Je
ponctue mon intervention pontifiante d'un silence. Je suis parvenu à capter son
attention. Une lueur d'intérêt anime son regard éteint jusqu'ici.
"Des
gens vraiment exceptionnels." Ces paroles résonnent comme un écho... Je
lui laisse le temps d'approuver mes propos.
"Les
directeurs du personnel sont souvent très largement sous-estimés". Il est
parfaitement en phase maintenant. Il acquiesce, quasi enthousiaste.
"Il
faut de la carrure et avoir bon dos pour survivre comme directeur du
personnel." Il est pendu à mes lèvres et ne cesse d'opiner du chef, avec
une amplitude de plus en plus grande.
"Les
gens apprécient ton travail, mais ce n'est pas toujours visible." Grimace
d'approbation.
"Mais,
en dépit de cela, tu sais que tu fournis du bon boulot." La grimace
s'accentue.
"Même
si les gens ne le montrent pas, ils sont reconnaissants pour ce que tu fais
pour eux."
"Parfois,
je pense qu'ils ne savent pas comment le montrer." Il a repris la parole.
Son ton larmoyant a totalement disparu.
"Mais
tu es sûr qu'ils apprécient ton travail."
"Oui,
absolument. Sans cela, je n'aurais pas pu faire ce travail aussi longtemps et
aussi bien."
"Tu
t'es forgé une excellente réputation, Louis." Il est visiblement flatté.
"Je
pense que ce n'est finalement pas aussi terrible que cela." Il se drape
dans l'autosatisfaction de la fausse modestie.
"Penses-tu
que tu pourrais fournir cet excellent travail chez Kopland Consultants?"
"Dis-moi
en plus sur cette entreprise, Delagrange."
Finalement,
la situation n'est peut-être pas aussi désespérée qu'il n'y paraissait à
première vue...
Secrets d’un chasseur de têtes' Jan Flamend 200 pages, € 16,50
Editions 'De
Cavalerie'
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