Un véritable dur à cuire

Il y a de ces gens sur lesquels on retombe tous les deux ou trois ans. Louis Beckers est de ceux-là. Il a déjà bourlingué sur toutes les mers du monde informatique. Un véritable dur à cuire, comme il se qualifie  lui-même. A l'approche de la cinquantaine, il occupe un poste de manager dans une société d'intégration de réseaux relativement importante. Je l'avais dépanné il y a quelques années et depuis, il me confie régulièrement des missions de recrutement. J'ai toujours eu une sympathie spontanée pour ce charmant trublion.

La semaine dernière, je l'ai rencontré à une réception et il s'est immédiatement dirigé vers moi. Il faisait de grands gestes sans même me laisser le temps de le saluer poliment.

"PC, les affaires sont foutues."

"Bonjour Louis. Je ne dois manifestement pas te demander pas comment tu vas."

"Plus rien ne va, PC..."

"Qu'est-ce qui s'est passé, Louis? Un vieux renard comme toi, allons, tu en as déjà vu d'autres."

"Ils sont devenus fous."

"Qui donc?"

"La concurrence. Les gars de NetWorld. Ils ne reculent plus devant rien. Ils décrochent tous les  marchés C'est comme s'ils faisaient cela  pour me couillonner. De vrais pourris."

"Les clients n'achètent pas seulement sur base du prix. Tu as beaucoup plus de qualité et d'expertise à leur proposer."

"Ils disent tous cela, oui. Mais au moment décisif, ils veulent me pressurer jusqu'au dernier cent. Tu les connais bien,hein,  ces acheteurs qui veulent faire le malin. Surtout dans les banques. Traiter avec des acheteurs d'équipements informatiques dans les banques, on ne le souhaiterait même pas pour son pire ennemi. Ils ne nous laissent pratiquement plus aucune marge."

"J'ai entendu dire que NetWorld souhaite entrer en bourse."

"Ah ben oui, ça, c'est le comble. Ils travaillent en dessous  du prix de revient,  livrent une très mauvaise qualité et souhaitent à présent s'étendre au niveau international. Pour y parvenir , ils veulent aspirer de l'argent frais via la bourse. Je plains les imbéciles qui achèteront leurs actions."

"Il y tout de même quelque chose qu'ils font correctement ?".

"Que veux-tu dire?"

" NetWorld est un nom réputé. Ils s'appuient sur  une clientèle importante et j'entends qu'ils recrutent beaucoup de monde. Ils se sont également lancés dans une série de projets Internet."

"Ils sont très forts en marketing et en  relations publiques. Tu travailles pour eux?"

"Non."

"Mais tu travailles pour moi."

"Il  a longtemps que tu ne m'as plus confié une mission, Louis."

"Tu en as une désormais . Et une grosse."

"Explique."

"Je veux que tu débauches tout le département ventes et celui du marketing de NetWorld."

"Ah bon?!"

"C'est la seule solution. Je vais tous les débaucher. Histoire de paralyser  NetWorld."

"Tu sais combien cela  va te coûter?"

"Tu veux parler de leur salaire?"

"De leur salaire et des frais de recrutement."

"Dis toujours."

"Prenons l'hypothèse d'une équipe de 8 à 10 personnes, dont le coût moyen est de 100.000 euros, voiture de société, cotisations patronales et tout le toutim. Tu sais que nous demandons 30% du salaire brut et que nous donnons une garantie d'un an.  Pour le recrutement, il 'en coûtera déjà 300.000 euros."

"Pas de problème. On se connaît, tu m'accorderas bien  une solide ristourne, non? Il me faut ces gens. Promets-leur le double de ce qu'ils gagnent actuellement."

"Louis, tu es dans le monde des réseaux, pas dans celui des logiciels, ni du stockage. Je ne crois pas que tu peux les payer à ce tarif."

"PC, ma proposition ne t'intéresse pas? N'ai-je pas été assez généreux?."

"J'ai vraiment envie de  t'aider, Louis. Mais je ne pense que ce soit le bon plan."

"Alors, que proposes-tu?"

"Tu connais notre approche structurée en trois phases. Nous procédons d'abord à l'identification des candidats, en recherchant dans notre base de données ceux  qui correspondent au profil recherché et en consultant notre réseau de contacts. Nous réalisons ensuite une évaluation des candidats. Et , enfin,  nous mesurons  la motivation des candidats par rapport à la fonction proposée et à l'entreprise. Tu comprendras que cette dernière étape s'assimile à la partie la plus ardue du processus."

"Sois plus concret."

"Je vais te dénicher une série de personnes spécialisées dans la vente et le marketing. Mais pas auprès de NetWorld. Ils sont complètement obnubilés par les plans d'achat d'actions après l'entrée en bourse. Ils  s'attendent à  passer à la caisse très prochainement. Tu ne parviendras pas à les faire quitter la niche, même à coups de bâton."

"Si je te comprends bien, je dois aussi mettre ma société en bourse. Gonfler toute mon affaire, ajouter un e-quelque chose devant le nom de la boîte, écrire le mot Internet trois fois par phrase et le tour sera joué. Comment n'y avais-je pas songé plus tôt? Merci PC, tu m'as donné un fameux coup de pouce."

"Tu arrives sans doute  un peu tard pour l'Internet, Louis."

Mais il n'a même pas entendu ma dernière phrase. Il s'est éloigné, enfin soulagé, affrontant l'avenir avec sérénité. J'ai encore voulu le rappeler pour lui dire que les options ne profitaient qu'au fisc. Mais il avait déjà disparu...

Secrets d’un chasseur de têtes'
Jan Flamend
200 pages, € 16,50

Editions 'De Cavalerie'

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