'La fausse révolution' : Steve a-t-il vraiment créé des Jobs?

Steve Jobs Figure

Steve Jobs portait-il bien son nom ? se demande malicieusement Sylvain Cypel dans le Monde, qui ne résiste pas à la tentation de faire un jeu de mots aussi facile. En clair : Apple a-t-elle créé des emplois ? La firme de Cupertino est devenue la seconde plus grosse capitalisation boursière au monde, et dans le même temps, elle a largement délocalisé sa production.

C’était aussi le propos d’Andrew Batson du Wall Street Journal, qui avait abordé la question de la provenance des produits d’Apple dans son article Not Really «Made in China » (Pas vraiment « fabriqué en Chine », dans lequel il indiquait les différentes provenances des pièces nécessaires à la fabrication d’un iPhone. Il y démontrait qu’en réalité, les sous-traitants chinois d’Apple ne contribuaient que pour 3,6% du coût de fabrication d’un smartphone, et que le reste se répartissait entre le Japon (34%), l’Allemagne (17%), la Corée du Sud (13%), et une douzaine de pays du reste du monde (36%). Dans ce dernier groupe, on trouvait notamment les Etats Unis, dont Apple elle-même, pour une proportion de seulement 6%, à peine plus que les usines chinoises. L’activité d’Apple proprement dite se résume à la conception et à la commercialisation, les deux fonctions les plus lucratives, mais qui requièrent finalement peu d’embauches.

Dans son éditorial du New York Times, Thomas L. Friedman avait souligné ce paradoxe des entreprises du secteur des techs, valorisées des milliards, et fonctionnant pourtant avec des effectifs minima : Facebook, évaluée à 100 milliards de dollars ; Twitter à 8 milliards de dollars ; Groupon à 30 milliards de dollars, Zynga à 20 milliards de dollars, ou encore LinkedIn, elle aussi évaluée à 8 milliards de dollars. « Vous pourriez faire tenir tous leurs employés dans les 20.000 sièges du Madison Square Garden, et vous auriez encore de la place pour votre grand-mère », écrit-il. « Elles n’emploient pas les effectifs qui correspondent à leurs évaluations, et même si elles recrutent toutes aujourd’hui, elles recherchent principalement des ingénieurs talentueux. En fait, ce qui est le plus frappant, lorsque vous parlez à des employeurs, aujourd’hui, c’est la proportion de ceux qui ont exploité la pression de la récession pour devenir encore plus productif en déployant davantage d’automatisation, des logiciels, de la sous-traitance, de la robotique – tout ce qui peut leur permettre de fabriquer de meilleurs produits avec des effectifs et des charges sociales réduits. Et cela ne changera pas. »

Un professeur d'économie à l'université George Mason (Virginie), George Cowen, a écrit dans son ouvrage « La Grande Stagnation » que ce qu’on appelle la révolution des technologies de l’information est un mythe, une fausse révolution, dans le sens où contrairement aux autres révolutions technologiques, telles que celle de l’électricité, du tout à l’égout, de la voiture, de la radio ou encore de la machine à écrire, il y a eu plus de suppression d’emplois qu’il ne s’en est créés. L’iPod n’aurait permis de générer que 14.000 emplois aux Etats Unis ; Google, seulement 20.000 ; pire, les effectifs de Twitter se limitent à 300 personnes. Des chiffres désespérants si l’on songe à l’industrie, au secteur de l’automobile par exemple, et à Ford, qui continue régulièrement de promettre des créations d’emplois qui se chiffrent en milliers.

Force est de constater que dans le domaine de la gestion de la main d’œuvre, Jobs était aussi un génie, et l’Amérique, qui ne peut décidément pas compter sur la révolution du numérique, se retrouve avec la lourde tâche d’inventer les nouveaux gisements d’emplois de demain.

  • Source:Le Monde
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