Je ne suis pas conseiller matrimonial

J'ai sans doute manifesté trop d’impatience ou d’irritation, ou plutôt, je ne suis pas parvenu à cacher cela. Je n'ai sans doute pas capté la peur et l’incertitude dans son regard. Il ne sait comment s’asseoir, il est visiblement mal à l’aise, la sueur de ses mains laisse des auréoles sur la table. Jacques Deckers, Liégeois honnête et sérieux, dispose aussi d'excellentes connaissances techniques. Mais c'est aussi le prototype du mari soumis.
Je dois franchement avouer que cette affaire commence à me taper sur les nerfs. Nous en sommes déjà à notre troisième entretien à propos de ce poste vacant et l’attitude de girouette de Jacques m'irrite de plus en plus. Selon moi, il est vraiment le meilleur candidat et il lui reste simplement à accepter une proposition taillée sur mesure pour lui. Je n'ai pas l'habitude de forcer la main à un candidat. Un telle attitude serait le moyen le plus sûr de faire capoter les négociations.
Je change alors mon fusil d’épaule , en adoptant l' attitude et l' expression les plus empathiques possibles.
«OK, Jacques, examinons la situation de ton point de vue. Pourquoi souhaiterais-tu travailler chez Seasons? Qu'est-ce qui t'attire dans cette fonction? »
« Eh bien, euh... le volet financier me semble attractif ... L’ambiance est agréable, les gens me paraissent sérieux , et ils disposent, grâce à leur réseau, de plans d’avenir intéressants .»
«Bien . Et qu’est-ce qui t’empêche de quitter ton employeur actuel, BCB?»
«Eh bien, euh... C’est tout près de chez moi,hein .... Et, en cinq ans, j’ai appris à connaître tout le monde et toutes les techniques. En réalité, c'est mon épouse qui s'y oppose. Elle dit que tu me montes la tête, que je me retrouverai coincé dans les bouchons sur le ring de Bruxelles, que je ne pourrai plus conduire notre petite Wendy à l’école, qu'elle devra s'en charger elle-même. Nous habitons Herstal, ne l'oublie pas!»
Mon visage ne trahit aucun signe de contrariété.
«Ces arguments sont-ils importants pour toi?»
«Et comment! Qu’est-ce que tu crois! Tu changes plus facilement de boulot que de femme.» Il tente de décocher un trait d’humour, enrobé dans son accent traînant. Il est manifestement déchiré entre ses ambitions personnelles et ses responsabilités familiales. Je pense que nous avons atteint le nœud du problème.
«Quelle importance ton épouse accorde-t-elle à ta satisfaction et à ton épanouissement professionnels, Jacques?»
«Bof, c’est une question difficile. Si je suis content, elle l’est aussi, c’est sûr!»
«Quel risque prends-tu si tu changes de travail, Jacques?»
«Bon Dieu, quel risque? Que ma femme me quitte et emporte avec elle notre petite Wendy.»
«Imagine un instant que ce scénario se réalise... Comment réagirais-tu, Jacques?»
«PC, cette fois tu pousses le bouchon un peu loin.» Son intonation est plus chantante et plus nonchalante que jamais, l’effet en est presque comique.
«Quel est le risque que ta femme aille jusque là?»
«Je n’ai pas répondu à la question précédente. En fait, je ne sais pas si je jugerais son départ si grave. Cette garce.»
«Tu changes visiblement plus facilement de femme que de travail, Jacques». J’essaie d'introduire un peu de frivolité dans l' entretien. Mais ma tentative de prolonger la discussion dans une relative gaieté échoue.
«Eh bien, je suis content que nous en parlions, PC.»
«Je ne suis pas conseiller matrimonial, hein Jacques.» Je dois éviter coûte que coûte de tomber dans ce panneau. On va finir par laver le linge sale de la famille Deckers dans mon bureau.
«En fait, j’aurais dû le faire plus tôt pour enquiquiner cette chipie.» Une lueur de hargne traversa tout à coup le regard de ce pantouflard quelque peu décrépit. «Nom de Dieu, j'ai toujours été sous sa coupe. J’ai toujours dit oui à ses moindres caprices. A partir de maintenant, c’est ter-mi-né!» Il a l’air de quelqu’un qui vient de prendre une décision irrémédiable. Ses yeux brillent d’une force nouvelle. Je viens d’assister à une transformation existentielle. C'est un autre Jacques Deckers qui se tient devant moi. Témoins silencieux, les traces de sueur ont disparu de ma table...
Je ne sais que dire... Un silence étrange envahit la pièce... Il est brusquement déchiré par la sonnerie du GSM de Jacques. En quelques secondes, tout le courage de notre héros s’est volatilisé... «Oui, chérie, naturellement chérie, je ne rentrerai pas tard. Et j’apporterai du pain. Si je peux passer au GB? Mais bien sûr. Et je rentrerai également les bulletins de Loto. Comment cela s’est-il passé à l’école pour Wendy?» Il me regarde comme s’il voulait s’excuser et me fait un geste que je traduis comme: «est-ce que tu me comprends maintenant?».
J’essaie de réprimer ma compassion et j’acquiesce avec la même empathie que tout à l’heure.
Nous sommes dans l’impasse. Et on n'en sortira pas.

Secrets d’un chasseur de têtes'
Jan Flamend
200 pages, € 16,50

Editions 'De Cavalerie'

  • Source:HRMblogs
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