Affaire Ryan Giggs : doit-on autoriser le commérage?

Le footballeur Gallois Ryan Giggs se retrouve malgré lui au centre d’un débat national au Royaume Uni concernant l’impossible conciliation entre le droit à la vie privée et le droit à l’information et la liberté d’expression.

L’ailier du club de Manchester United avait eu une aventure avec une starlette de la télé-réalité, Imogen Thomas, et avait demandé à la justice l’application de la procédure légale de « l’injonction de confidentialité ». Celle-ci consiste en une interdiction de la révélation de l’identité du demandeur, et peut même être complétée par une super-injonction, qui interdit par-dessus le marché de révéler cette interdiction.

Mais même si la presse était muselée, l’information avait été révélée sur la sphère du microblogging, où près de 75.000 « tweets » avaient évoqué nommément le joueur. Cela avait d’abord incité un tabloïd à le nommer, puis un député exposant l’affaire à la Chambre des Communes retransmise à la télévision, a cité lui aussi Ryan Giggs, estimant que l’injonction n’avait plus de sens, puisque le nom avait été ébruité sur internet.

L'histoire domine la presse britannique depuis plusieurs jours, et même le Premier ministre David Cameron s’en est mêlé, en affirmant qu’il estimait que ces injonctions n’avaient plus lieu d’être, puisque les secrets sont rompus sur internet.

Pour The Independant, ces « injonctions de confidentialité » ont mauvaise presse parce qu'elles sont étiquetées comme « des ordres de bâillonnement qui permettent simplement à des hommes riches de garder leurs escapades sexuelles hors du champ de vision public ». Cette semaine, une nouvelle illustration à ce principe a été offerte à la court. Imogen Thomas a échoué à obtenir la remise en cause de l’injonction de confidentialité concernant son aventure avec le footballer. Le juge a expliqué qu’il avait attribué cette injonction parce qu’il soupçonnait la jeune femme de vouloir faire du chantage au footballeur, un homme marié, à qui elle aurait demandé d’acheter son silence pour 100.000 livres. La jeune femme a nié ce chantage, mais le juge a indiqué qu’il avait de bonnes raisons de ne pas lui faire confiance.

Les tabloïds britanniques ont mené une campagne où ils dénoncent le ridicule des lois en matière de vie privée, aux seuls motifs qu’elles sont trompeuses et égoïstes. Elles seraient «antidémocratiques» parce qu'elles sont imposées par les juges. Mais The Guardian réfute cette vision. Ce sont les Députés, et non les juges, qui ont créé le droit à la vie privée, inclus dans les Droits de l'homme, rappelle-t-il. Et le droit à la liberté d’expression en fait également partie. Les juges, examinant ces deux droits contradictoires, ont conclu que la violation de la vie privée de Giggs n'était admissible que si elle présentait un intérêt pour le public. Mais les tabloïds veulent publier tout ce qui plait à leurs lecteurs, comme les ragots sans limites à propos du couple McCann, par exemple.

Le problème, c’est qu’il est parfois difficile de distinguer ce qui est dans l’intérêt du public. La justice doit protéger les citoyens du chantage, et leurs enfants de l’humiliation, rappelle Christopher Caldwell dans le Financial Times (accès payant). D’un autre côté, certaines de ces « injonctions au bâillonnement », comme celle utilisée pour protéger la multinationale Trafigura tandis qu’elle envoyait ses déchets toxiques en Afrique, sont malvenues. Certains vont prétendre qu’il en va de l’intérêt public de donner honte aux auteurs d’adultères, alors que pour d'autres, la vie sexuelle de chacun ne concerne que soi-même. Il sera bien difficile de trancher ce différend.

Mais même si tout le monde était d’accord, comment doit on juger la circulation de l’information, vraie ou mensongère sur Internet tandis que la presse est condamnée à suivre des restrictions légales ? Essayez de poursuivre Twitter en justice, et voyons ce que vous en obtenez, conclut the Spectator

Share
PALMARES BEL20