Auteur, c'est pas une vie

Non, vraiment: auteur, c’est pas une vie.

Vous savez combien ça gagne, un écrivain?

Des clopinettes.

Bien sûr, il y a Dan Brown. Stephen King. Harlan Coben. Et Marc Lévy. Mais la plupart des autres? Les petits romanciers, les grands poètes, les essayistes audacieux, les pornographes libidineux? C’est à se demander comment il s’en trouve pour écrire les 60 à 70.000 livres qui paraissent chaque année en français.

Vous ne me croyez pas?

Prenez un livre, n’importe lequel. Disons qu’il se vend à 15 euro, hors TVA. Sur la France, le tirage moyen est à 9.000 exemplaires. En Belgique, 5.000 c’est un très beau succès. Ce qui procure un chiffre d’affaires de 75.000 à 135.000 euro. Combien pour l’auteur? Ici, ça tourne autour de 8%, avec des variantes et des paliers. Mais disons 8%. Soit de 6 à 10.000 euro. Desquels il faut retirer 15% pour l’Etat, depuis que cette activité est taxée, lorsqu’elle est accessoire, au précompte libératoire. Cinq mille à 8.500 euro nets. Dans les meilleurs des cas.

Cela paraît une jolie somme, mais derrière le bouquin, il y a le boulot que ça représente. Celui que vous avez en main, tout mince, fait peut-être 150 pages, soit à peu près 70.000 mots, ou 350.000 signes. C’est un calcul d’épicier mais le « barème » tourne donc, au mieux et en comptant large, autour de 8 à 15 centimes le mot. A peine le tarif d’un traducteur moyen. Presque autant que le pigiste qui traque les chiens écrasés pour la gazette locale. Sans garantie aucune d’atteindre ce nirvana de 2e classe. Uniquement si le livre se vend de bien à très bien.

Autant dire qu’à tout prendre, il est probablement plus rémunérateur – et en tout cas bien plus sûr – de traduire le texte d’un autre que d’en inventer un soi-même. Ou encore, il faut admettre que la partie créative du travail de l’auteur n’est pas rémunérée, si elle n’aboutit pas à diminuer la valeur marchande de son labeur.

Quant à supposer qu’il puisse en vivre… Ne me faites pas rire, j’ai les lèvres gercées. Mon bonhomme qui, par une recette-miracle, arriverait à tirer 6.500 euro nets de droits d’auteur de chaque bouquin qu’il écrit, devrait en publier à peu près six par an – six! – pour se faire un revenu équivalent, charges sociales comprises, à celui d’un employé de bureau sans qualification particulière.

Non, croyez-moi, auteur, c’est pas une vie.

Surtout en Belgique.

Et pourtant, il y a encore des tas de gens qui écrivent des livres. Même en Belgique. Cinq mille nouveaux titres en français tous les mois, en moyenne.

La seule explication possible, c’est qu’il s’agit soit d’un hobby, soit d’un moyen de vendre autre chose en se faisant une jolie petite réputation.

L’idée est à peut-être à creuser. Comme un chanteur en tournée qu’on engage parce qu’il a sorti de bons morceaux sur MySpace, l’auteur pourrait trouver son salut et sa pitance en organisant des conférences et séminaires. Ou en donnant des cours d’écriture, comme un anglo-saxon.

Mais bon…

Ne croyez pas que je me lamente. Je constate seulement que dans ce qu’on appelle « la chaîne de valeur du livre », l’auteur – c’est-à-dire le contenu – est actuellement le moins considéré de tous les intervenants.

Sur les 15 euro dont je vous parlais, le libraire en prend de 3,75 à 5.25 (moins ce qu’il concède volontairement à l’acheteur en ristournes et cartes de fidélité); le distributeur logisticien, 2,25 à 3,75; et l’éditeur, qui prend des risques et doit payer l’imprimeur, il est vrai, de 6 à 6,60. Il reste donc de 90 centimes à 1,50 euro pour l’auteur. La partie congrue.

C’est bizarre, quand même. Parce que finalement, la « chaîne de valeur du livre », elle relie essentiellement un auteur qui a quelque chose à dire à un lecteur qui veut quelque chose à lire. Et tout se passe comme si la chaîne valait dix fois plus que ce qu’elle transporte. Comme si la route comptait plus que les usagers qui sillonnent son asphalte.

Ce qui me rappelle un proverbe tibétain: le bonheur, c’est le chemin. Et puis Blaise Pascal aussi: Tous les hommes cherchent le bonheur. Même ceux qui vont se pendre.

Je crois qu’il est temps de me préparer une tasse de thé.

  • Powered by:Express.be
Charles Bricman

Charles Bricman a quinze ans de journalisme (La Libre Belgique, Le Vif-L'Express, Le Soir), dix autres à la direction du service juridique de l'ULB, et puis quatre dans le transfert de technologies et la création d'entreprises.

Son blog s'appèle: On a des choses à se dire

 

Share
PALMARES BEL20