Est-il possible d'abolir la prostitution?

La France se prépare à voter une loi qualifiée « d’abolitionniste » qui crée un délit de « recours à la prostitution », et mettra en cause tous les clients des prostituées qui pourront être condamnés à une amende de 3.750 euros et de 2 mois d’emprisonnement. Dans le Monde, la sociologue Tülay Umay, d’origine anatolienne mais qui vit en Belgique, s’inquiète des effets plutôt « prohibitionnistes » qu’abolitionnistes de cette loi.

En effet, la sociologue remarque que la loi déplace le phénomène de la prostitution de deux façons. Tout d’abord, elle ne vise plus l’organisation de la prostitution, mais elle agit sur le mental des clients comme une instance moralisatrice. Et comme elle ne pourra les arrêter d’aller voir les prostituées, elle ne fera que créer un sentiment de crainte et de culpabilité. Mais de toute évidence, c’est sur le plan spatial que les effets de la loi sont les plus évidents, avec le transfert de la prostitution dans la clandestinité.

La loi suédoise contre la prostitution, qui sanctionne aussi les clients, a permis de réduire de moitié la prostitution de rue. En fait, elle ne l’a pas fait disparaitre, mais l'a seulement déplacée dans des salons de massage, et surtout sur internet. Les Suédois ont ainsi assisté à une banalisation et une multiplication des formes que la prostitution peut prendre sur la toile, à la faveur de la désincarnation du corps. La sociologue rappelle que selon des données du ministère de la justice suédoise, la moitié des jeunes filles suédoises ont été contactées par une personne au moins qui leur a demandé de lui adresser des photos érotiques, ou de se filmer en ayant des activités ou des conversations sexuelles contre de l’argent, tandis que 10% des jeunes de 16 à 25 ans ont déjà publié des photos suggestives d’eux-mêmes.

Enfin, dans son principe, la loi est auto-réalisatrice. En effet, elle se fonde sur l’idée que les prostituées sont des victimes, même lorsqu’elles ont choisi ce métier, car personne ne voudrait « normalement » l’exercer, et le législateur ne leur a pas demandé leur avis. Dès son application, ce seront toutes les prostituées qui deviendront des victimes, parce qu’elles seront obligées de se dissimuler pour travailler. En outre, certaines d’entre elles, qui étaient indépendantes auparavant, seront probablement récupérées par des réseaux de proxénètes. Il ne sera plus possible de voir comment toutes ces femmes seront traitées, et il est probable qu’elles subiront davantage de  violences.

(photo Pretty Woman - Garry Marshall - 1990)

  • Source:Le Monde
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