Identités concurrentes


Ce sont des amis français. Ils sont à Bruxelles pour inscrire Alice, leur fille aînée, à l’ULB. J’ai fait la connaissance de Valérie quand je dirigeais BioVallée, à Charleroi. Elle travaille au développement des biotechnologies dans l’agglomération de Grenoble. Marc, lui, est kiné.

Inévitablement, ils se sont enquis de ce que devenait la Belgique après les élections du 13 juin. L’écho de nos querelles leur parvient assourdi, là-bas, dans le Dauphiné. Nos identités les laissent perplexes, leurs filles plus encore. Les Flamands, les Wallons, et au milieu, les hybrides qui compliquent tout et dont ils connaissent quelques spécimens: Gaïd, nos fils et moi. Des Bruxellois. Qui suis-je, dans ce patchwork?

La question m’intéresse. Il n’y a rien de tel que des amis un peu lointains pour vous tendre le miroir dans lequel vous chercherez votre image.  La langue et ma grand-mère maternelle me relient aux Wallons, qui se sont francisés, avec le temps. Mais je ne suis pas Wallon, précisé-je. Je suis né à Bruxelles, comme mes parents et mes deux grands-pères. Je ne suis pas Flamand non plus. Ou seulement un peu. Pas  vraiment comme mon autre grand-mère, Gantoise mais fransquillonne. Sur la fin de sa vie, elle votait même FDF, en fredonnant le Chant des Partisans dans l’isoloir. Je lui en voulais un peu pour ça. Voter FDF vous rend hémiplégique dans vos racines de pur zinneke, ai-je toujours pensé. Vous ampute de votre part flamande, que moi j’assume, même si je n’ai appris la langue que sur le tard, comme on apprend une langue étrangère. Et pourtant intime.

Ils comprennent ça, Valérie et Marc. Elle est née à Nice, dans une famille juive sépharade. Ses racines à lui sont polonaises, et ashkénazes. La sœur d’Alice porte un des prénoms de son aïeule, qui venait d’Espagne. Un prénom juif, un peu rare. Perla. Ce sont aussi des zinnekes. Nous sommes tous des zinnekes. Certains plus, d’autres moins. Moi, beaucoup.

 

Je suis Belge, finalement. Comme Valérie et Marc, par-delà leurs racines familiales, sont Français. Notamment. Mais cela compte-t-il, faut-il vraiment y accorder autant d’importance?

Une identité, au sens premier, c’est ce qui permet de vous identifier, de vous repérer dans la masse indistincte. L’identité présente ce paradoxe de renvoyer au même, mais en jouant sur les différences, comme le yin avec le yang et le yang avec le yin. Vous êtes vous parce que, d’abord, vous n’êtes pas un autre… Ce qui rend sacrément ambigu le concept d’identité collective.

De je à nous, il y a fatalement une tension – une contradiction? – entre deux identités concurrentes, ou plutôt entre deux niveaux différents et peut-être incompatibles du concept d’identité: le niveau de la collectivité et celui de l’individu.

Je ne suis pourtant paas de ceux qui s’indignent sans l’avoir lu du discours qu’a prononcé Jan Peumans, le président N-VA du parlement flamand à l’occasion du 11 juillet. Ce discours n’est pas le mien, mais il n’a rien de scandaleux. Il me parait seulement un peu réducteur.

Peumans dresse d’abord un constat que je partage assez: la « belgitude » est une exception en Europe en ce qu’elle invoque précisément comme signe de sa substance une… absence d’identité collective! Et il oppose cette façon de se définir « en creux » – nous sommes Belges parce que nous ne sommes ni Allemands, ni Français, ni Hollandais, ni… – à une revendication plus ou moins généralisée d’identité « positive »: en Hollande, en France, au Royaume-Uni, en Catalogne. En Flandre. Et, espère-t-il, demain en Wallonie.

En Flandre, justement. Il y a là, dit-il, une nation qui achève sa gésine et aspire à s’incarner dans une structure étatique. Ce n’est pas à la Wallonie qu’elle s’oppose, mais à cette Belgique a-nationale, négatrice selon lui des peuples qu’elle enserre dans son non-être collectif. C’est une opinion respectable.

Elle le devient du moins quand Peumans précise que l’identité flamande ne suppose pas l’unanimité, qu’elle doit intégrer et accepter en son sein la diversité des Flamands, ce à quoi tout nationalisme est facilement rétif, faut-il rappeler.

Mais le président du parlement ne reconnaît-il pas implicitement par là que cette identité collective qu’on appelle le nationalisme, qu’on le pose sur la langue, sur la religion, sur une histoire supposée commune ou sur tout autre concept, en devient forcément une construction a posteriori, et non une réalité concrète affirmée ex ante?

Tout nationalisme est peu ou prou une déclinaison de la pensée collectiviste. Il est malaisément compatible avec un individualisme philosophique – indispensable pour penser les droits de l’Homme. Mais sous ses formes bénignes, il est aussi un des noms du social, c’est évident.

Aussi, dans le concret, si éloigné que l’on puisse philosophiquement se situer par rapport à un parti comme la N-VA, n’y a-t-il aucune indignité à rechercher avec lui de nouvelles façons d’organiser la vie politique de ce curieux pays de 10 millions d’habitants qu’est cette Belgique qui ne peut se définir que négativement, par ce qu’elle n’est pas.

Indépendamment de la question nationale, il est un fait que deux espaces publics, l’un flamand, l’autre francophone, se sont substitués à ce que pouvait être l’espace public unique de la Belgique de 1830, parce qu’on n’y comptait que 30.000 électeurs sur 4,5 millions d’habitants, et parce qu’on n’était pas encore entré dans l’ère des médias.

Il faut toutefois que tous les Peumans de Belgique acceptent cette autre réalité que les espaces multiples ne sont pas aussi simples et homogènes que l’étaient les espaces uniques des siècles enfuis. Il y a des francophones dans l’espace flamand, et des Flamands dans l’espace francophone. Et entre ces deux espaces, il y a des individus qui ne sont ni Flamands, ni Wallons. On peut les appeler des bâtards. Des zinnekes. Ou des Belges. Et des Bruxellois. Ils méritent autant le respect. Et même, ils l’exigent. Et même encore, ils peuvent servir. Ils peuvent être l’huile qu’on met dans les rouages, pour qu’ils s’emboîtent mieux. Le problème de la Belgique, aujourd’hui, c’est que cette huile est figée. Où sont-ils donc passés ceux qui, dans la politique, n’étaient ni tout-à-fait Flamands, ni tout-à-fait Wallons, ou francophones? Par électoralisme, ils hurlent avec les loups…

Je m’en vais retrouver Marc, Valérie et leurs filles. Nous avons rendez-vous pour l’apéritif, au Trappiste. Ils profitent de leur séjour pour goûter à ce qui reste de l »‘identité belge. On devrait pouvoir en trouver des traces dans l’une ou l’autre de nos 400 sortes de bières…

Lire aussi: Identiteit en autonomie, le discours de Jan Peumans, texte intégral en V.O.

  • Powered by:Express.be
Charles Bricman

Charles Bricman a quinze ans de journalisme (La Libre Belgique, Le Vif-L'Express, Le Soir), dix autres à la direction du service juridique de l'ULB, et puis quatre dans le transfert de technologies et la création d'entreprises.

Son blog s'appèle: On a des choses à se dire

 

Share
PALMARES BEL20